Les hyperliens, ces éléments grâce auxquels les mots eux-mêmes deviennent des actions, sont la force motrice d’une économie où des sommes astronomiques transitent tous les jours. Tim Berners-Lee ne devait pas se douter à l’époque qu’il venait de créer un cygne noir. Chose promise, chose due, voici quelques réflexions sur le sujet qui, j’espère, vous seront utiles pour mieux les appréhender.
Grandeur et déclin de la page d’accueil
Porte d’entrée par excellence, la page d’accueil joue beaucoup de rôles pour beaucoup de personnes, mais dans sa plus simple expression, on peut la résumer à deux fonctions importantes: (1) livrer le contenu que l’utilisateur recherche et (2) donner des pistes évidentes où l’utilisateur trouvera le contenu qu’il recherche. La homepage est un excellent point de départ pour comprendre l’usage des liens, c’est un réflexe quasi-naturel d’en user et abuser à cet endroit, comme autant de panneau indicateurs pour aiguiller le visiteur.
Hélas, le voyage d’un internaute ne se résume plus aujourd’hui à sauter de site en site, de page d’accueil en page d’accueil. Il est vrai que l’organisation correcte d’une page d’accueil reste un sujet délicat, qui fut formalisé il y a déjà quelques années. A l’époque, la page d’accueil était le passage obligé pour parvenir à ce que l’on cherchait. Aujourd’hui, les choses ont largement évolué. La quantité de contenu n’a cessé de croître, et inversement le laps d’attention d’un être moyen est devenu de plus en plus petit. Se sentir submergé par l’information, ne pas savoir par où commencer, voilà des sensations que plus d’un ont déjà ressenti—et qui peuvent vite se transformer en états émotionnels tels que l’anxiété, l’embarras, le stress voire la colère. Pour le voyageur coutumier du Web, il est impensable et impossible de se souvenir de tous les sites ‘dont il a besoin’ chaque jour.
Dans ce capharnaüm de contenu, le lien est devenu un symbole important, le garant d’un trajet où on ne se perd jamais. Les moyens de communication existants ont été utilisés pour les véhiculer, d’autres moyens sont nés avec pour rôle principal l’échange de liens ou plutôt l’échange d’information au moyen de liens. La page d’accueil est devenue une fenêtre parmi d’autres sur le contenu d’un site Internet.
Est-il possible que la sacro-sainte page d’accueil ait perdu de sa belle superbe et soit aujourd’hui moins importante qu’elle ne le fut? Certains le pensent, comme par exemple Luke Wroblewski, directeur du département “Idéation & Design” chez Yahoo! Inc. Il nous livre 5 catégories de moyens autres que le page d’accueil pour accéder au contenu, qui aujourd’hui ont pris une importance capitale pour attirer un internaute sur son site:
- Moteurs de recherche: celle-ci est évidente, les moteurs de recherche se font un devoir de comprendre ce que vous voulez trouver. Avec 1 à 4 mots-clés en moyenne, le nombre de résultats peut être conséquent, plusieurs centaines de milliers par exemple, et être dans le top 10 peut faire la différence entre un le succès ou l’échec… il ne suffit malheureusement pas d’avoir des pages remplies de mots-clés pour s’assurer une bonne position, ce sont encore une fois les liens qui trancheront, les liens provenant de l’extérieur cette fois-ci;
- Agrégateurs de contenu: il est probable que vous lisiez cet article parce que vous avez inclus notre flux RSS dans votre lecteur de news, distributeur de liens personnel par excellence, mais pensons aussi à son équivalent ‘social network,’ à savoir Digg, Delicious et leurs homologues. Ces services sont de formidables outils pour celui qui les utilise, pour faire le parallèle on peut les comparer à des adresses email sur lesquelles on ne recevrait jamais de spam mais toujours que du contenu qu’on veut recevoir. Aujourd’hui, les sites comme Digg et Technorati ont un poids énorme sur la popularité d’un site et gloire à celui qui parvient à grappiller des votes;
- Systèmes de publication: ce blog comme tous les autres, ainsi que les wikis, sont autant d’endroits qui par nature se concentrent sur un sujet particulier. Dans ce contexte, le ou les auteurs sont généralement enclins à citer leurs sources (non seulement dans le respect des droits d’auteur mais également pour prouver leur crédibilité) et fournir des pistes pour étayer leurs dires voire donner au lecteur plus d’information. Généralement favorisés par les moteurs de recherche, les blogs sont aussi des moteurs importants pour faire de la promotion;
- Vitrines: les vitrines sont tous les profils que nous créons sur les réseaux sociaux et qui deviennent autant de surfaces via lesquelles montrer ‘ce qu’on a en magasin.’ D’ailleurs qu’auraient de social ces applications si l’expression personnelle n’était pas une des actions principales? Le mur de Facebook, par exemple, est un moyen facile pour toucher les gens et dans ce contexte où l’on partage des informations avec des personnes proches—amis, collègues, partenaires, etc.—, la barrière de la confiance est facilement franchie, l’intérêt du destinataire vite suscité;
- Outils de communication: les emails et messageries instantanées sont eux aussi des méthodes de communication personnelles, en faisant fi des 80% de spam qu’on reçoit tous les jours, le reste peut être assimilé à des communications en vase clos entre deux entités qui ont confiance l’une en l’autre. Même si ce n’est guère nouveau, les liens transmis dans ces échanges jouissent d’une dimension de ‘recommandation’ encore plus marquée que dans d’autres contextes.
Cinq catégories, autant de places de choix à investir de nos liens. Personne ne remettrait en question l’importance d’un bon référencement de son site. Mais qu’en est-il des autres, en particulier les deux-, trois- et quatrième? Chacune offre son propre challenge—il est rare qu’on s’abonne à un flux RSS si le contenu derrière est d’un intérêt moyen, il est aussi plutôt rare de publier un lien sur son profil si celui-ci n’est pas susceptible de produire un ‘effet waw,’ etc.—, mais en voyant le nombre de visiteurs que rassemblent ces applications en ligne, il serait dommage de ne pas essayer d’en profiter.
Le lien à 300 millions de dollars
Il y a quelques jours, je lisais comment un de mes orateurs favoris avait fait gagner 300 millions de dollars à un de ses clients rien qu’en changeant le libellé d’un bouton sur le site e-commerce de celui-ci—le processus pour y parvenir est un peu plus complexe, c’est d’ailleurs une belle leçon sur l’usage des tests utilisateurs. Immédiatement, je me demandai s’il pouvait en être de même d’un simple lien. Toute proportion gardée, la réponse est oui, sans aucun doute.
Evidemment, le succès relaté par cette histoire n’est pas uniquement dû à un bouton (qui l’eut cru?). Pour générer une somme pareille, il faut bien entendu des acheteurs, des gens—vraiment beaucoup—ayant suffisamment confiance en ce vendeur pour dépenser sur son site; chose que seule une relation solide construite au fil des ans peut établir. Pour la forme, nous allons supposer que cette relation existe déjà.
Un hyperlien se caractérise par une origine et une destination, plutôt trivial comme définition mais pourtant ce sont de ces deux éléments qu’on déduira la réelle valeur du lien.
Il va de soi que la destination du lien est valorisée rien que par l’existence de celui-ci, finalement un lien est un peu comme une recommandation, comme un vote: en pointant vers une page, j’affirme que ce qui s’y trouve à une certaine valeur, je la marque du sceau ‘lu et approuvé.’ Et si d’autres pensent comme moi, il y a des chances qu’eux aussi pointent vers cette page, chaque lien faisant graduellement augmenter sa valeur. L’algorithme PageRank de Google se fonde d’ailleurs sur cette notion de vote, qui n’est pas sans rappeler un principe vieux comme le monde.
Certains ont peut-être déjà entendu parler d’un jeune étudiant qui, pour obtenir de l’argent et pouvoir financer ses études, a créé un site Internet contenant une image de 1000×1000 pixels où quiconque pouvait acheter un pixel pour un montant de 1$, en échange de quoi le pixel en question serait un lien vers le site de l’acheteur. Chacun des pixels fut vendus, les 1000 derniers furent même mis aux enchères sur eBay et soldés pour un montant de 38.100 dollars. Il suffit d’un peu de bouche-à-oreille pour qu’un jour la presse s’empara de cette histoire, l’attention sur ce site atteignit le ‘tipping point’, le moment à partir duquel cette image rassemblait l’attention de toute une population qui pourrait oui ou non être à l’écoute des messages qu’elle véhicule. Effectivement, on s’arracha les pixels à coups de carte de crédit. Pour quelques dollars, on pouvait figurer sur une page qui en valait plus d’un million.
Qu’en est-il de l’origine du lien? A priori, la pensée courante veut que lorsqu’on pointe vers un site externe, le risque existe que le visiteur suive ce lien et quitte donc celui d’où il provient—le nôtre—et ne reviendra pas. Cette conclusion, brut de décoffrage, brûle une étape importante et tient d’un raisonnement qui ne prend pas en compte le contexte dans lequel la présence d’un lien a lieu.
Jason Kottke est un web designer et l’un des premiers bloggers de la planète, il s’est retiré du web design à l’âge de 32 ans pour se concentrer à temps plein sur son blog, qui génère suffisamment d’argent pour subvenir à ses besoins. De quoi parle-t-il sur son blog? A vrai dire, de rien et de tout en même temps. Depuis 1998, Jason parcourt le Web et publie sur son blog des liens vers ce qu’il trouve intéressant, lui-même n’écrit que très rarement: 95% du contenu se trouve être le fruit d’une recherche qui l’occupe tous les jours de 9h à 5h, dans 95% des cas donc le visiteur ne fait que cliquer sur un lien et de ce fait quitte le site kottke.org. On peut se demander la valeur de ce travail, c’est pourtant simple: face à une quantité astronomique de contenu, que quelqu’un s’occupe de filtrer et retrouver les pépites de contenu, c’est un temps considérable épargné. La première année après qu’il annonça son choix, Jason fut entièrement subventionné par ses lecteurs, qu’il nomma ses ‘micropatrons,’ finançant son travail par des dons ou des cadeaux.
L’exemple de kottke.org a un second aspect tout aussi important: en dénichant toutes ces pages, Jason gagne peu à peu l’autorité qui fait de lui un passage obligé pour trouver du contenu original, en quelque sorte une page d’accueil sur le Web en général.
Il existe bien d’autres exemples similaires, mais peut-être le plus marquant est le Drudge Report, un site fait d’une seule page contenant uniquement des liens vers l’actualité intéressante du moment: ce site, qui n’a pour autre but que d’envoyer ses visiteurs ailleurs, a un taux d’engagement encore plus important que tous les magazines et journaux en ligne tels que Yahoo! News ou le New York Times.
Le mot de la fin
Je pourrais faire bien des parallèles encore, le lien n’est-il pas aussi un gage de modestie, savoir où son domaine s’arrête et celui d’autres commence? Ainsi soit-il:

